Journal de recherche
Vendredi 1er novembre 2002,
Les moments non favorables à la création, à l’écriture, à la réflexion et aussi au plaisir.
Dimanche 9 novembre, 11 heures 30,
Dimanche 3 novembre, Remi est venu à la maison chez nous. Il a réussi à écrire son journal. A son arrivée, j’ai voulu qu’il regarde les messages envoyés par J, car j’avais envie de discuter avec lui sur certaines questions qui me préoccupent. Y a décidé à ce moment-là de jouer au foot sur l’ordinateur. Remi a pris son journal pour écrire en attendant que Y lui cède la place.
L et Cl arrivent. Nous nous mettons à table et les discussions prennent une autre direction. J’ai réussi, malgré tout, à placer quelques mots - idées dans la foulée.
Aujourd’hui, en attendant Cl, encore lui, et I. Je pense à Remi et au journal. Celui-ci est irrégulier. J’ai du mal à me remettre à l’écriture. Pourtant, j’ai beaucoup d’idées et je n’arrive pas à les écrire. J’ai un article qui m’attend et j’aimerais finir avant mardi. Cet article a beaucoup d’importance pour moi, car sans son écriture, je me sentirai handicapé quelque part, et la suite sera difficile pour moi.
Comment peut-on écrire tout en s’occupant de la cuisine, des enfants et tout en observant les adultes. Se faire une idée sur ce qui se passe devant soi, sous ses yeux. La tâche ou les tâches paraissent impossibles. Le journal dans ce cas devient mission impossible. L’écriture devient un refuge, une démission.
Ce qui est intéressant à observer est cette sorte de dissociation, cette envie ou volonté de tout faire en même temps ; la vaisselle, le nettoyage du sol aux boites de chat en passant par la cuisine, les toilettes, la salle de bain, les tables, le rangement sans oublier les corps et la nourriture.
En observant tout cela à la fois et à plusieurs reprises, il m’arrive parfois de me dire qu’est ce que je fais ici et comment cela est devenu possible sous mes yeux, sans compter que j’y participe malgré moi.
Si j’arrive à concilier tout cela et écrire le journal, j’aurais franchi un pas sans équivalent dans ce que j’aurais envie de faire et réaliser. Pour l’instant, la mission semble difficile et l’avenir reste incertain.
Ecrire des pages et des pages de journal est l’une des possibilités, mais vu comment évolue mon journal depuis un peu plus d’un an, je ne peux pas me vanter que je sois sur la bonne voie. Il y a un certain déséquilibre quelque part et qui fait que des blocages de taille demeurent insurmontables.
Lorsque j’ai entamé ce cinquième journal, je croyais être bien lancé dans l’écriture, le 11 septembre, l’intervention, la traduction, le séminaire ne laissaient plus de place à l’écriture du journal. Certes, les autres textes diffusés et/ou publiés ont remplacé le journal, mais la dispersion est là. En fait, cela ressemble à une sorte d’incohérence ou de dissociation. Il est difficile pour moi de rassembler mes écrits pour en faire un texte global, ce que le journal total permet.
En attendant, Cl et I, je me lance dans l’écriture du journal et c’est une bonne chose. Il est midi et 20 minutes.
Est-il possible d’écrire tout en se défonçant ? Je pense que oui. C’est ce que je suis en train de faire. Les rencontres et les fêtes sont l’occasion d’expression sans limites, y compris de la « défonce », prohibée en temps normal.
Cl vient de téléphoner, il me demande s’il y a besoin de pain. Je dis non. Il y a tout ce qu’il faut. Il ne manque rien.
Il est 19 heures. Cl dicte son texte à B, laquelle tape sur ordinateur. J’ai accompagné I à la gare. J’essaie de me concentrer sur le texte dicté par Cl. Il me plonge dans la philosophie, dans certaines de mes anciennes lectures. Puisque je n’ai pas suivi le fil de son texte, je n’arrive pas à me concentrer. A un moment donné, il parle de Parménide, l’idéalisme fondamental. J’essaie de lui dire qu’il rejoint Henri Lefebvre. Il passe à Deleuze, Derrida, à la logique du langage et là je n’arrive plus à le suivre. J’abandonne la dictée et je reprends le journal.
Avide d’écrire. Il s’agit d’une gourmandise d’écriture. Cl me donne cette impression ; aller vite pour achever un texte, le mettre en forme. La correction de B me met mal à l’aise. Je pense à René Lourau, à ma place il serait parti. Il ne supportait pas les maniaques, ceux qui ont envie de tout faire et de le faire bien. Les esclaves. Pour ces gens là, l’implication n’existe pas, ils ne savent pas ce que c’est que l’être ici et maintenant. Ils sont enfermés dans leur idéal, quitte à en pleurer après et dire je regrette. Les créateurs ne devraient pas céder aux esclaves. Nietzsche.
L’instant doit se vivre intensément. L’ici et maintenant doit primer, quitte à remettre tous les idéaux en question et pourquoi pas en crise. Ce sont les questions qui forment et non pas les soumissions quelque soit leur nature.
Bonjour, qu’ils boivent la mer, a dit le poète Abdallah Rajeh (écrit en arabe)
Si Cl a quelque mérite aujourd’hui, il serait de me faire relire le texte de René Schérer prononcé lors du colloque de l’AI (juin 2002) intitulé Autobiographie. Il faudrait peut-être demander à René Scherer de le réécrire, afin qu’il soit publié dans le numéro des IrrAIductibles consacré au colloque.
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