Journal de recherche
13) Le journal de bistrot
A la différence des journaux précédents, ce journal a une caractéristique que je tiens absolument à souligner. C’est un journal de groupe. Il est écrit collectivement et a fait l’objet d’une étude dont un extrait est publié dans la revue Les irrAIductibles.[1] Ecrit entre septembre 2002 et janvier 2003, ce journal reflète une étape importante dans la constitution des irrAIductibles en tant que groupe ouvert, que j’ai qualifié de groupe paradigmatique, dont l’origine se situe dans les séminaires de l’analyse institutionnelle à Paris 8. En effet, quelques participants à ces séminaires ont choisi un point fixe, le café Lutèce, pour s’y retrouver une fois par semaine, le vendredi soir. Les rencontres n’ayant pas d’objet prédéterminé, les personnes se retrouvaient pour le plaisir de se voir, de boire et de s’amuser. L’idée d’écrire un journal s’est imposée spontanément, c’est moi qui ai été à l’initiative de cette démarche. Tous ceux qui ont eu l’occasion de venir un vendredi à cette rencontre, ont adopté l’idée et participé à l’écriture. Il s’agit d’une écriture spontanée, libre et sans objet prédéfini. L’étude réalisée par Aziz de ce journal montre que bien des sujets y ont été évoqués. Cela va de l’analyse institutionnelle, en passant par la philosophie, la poésie, la caricature. C’est une sorte d’expérience romantique avec une écriture proche du surréalisme.
J’accorde personnellement beaucoup d’importance à ce journal. J’aurais souhaité que ceux qui y ont contribué en fassent une analyse collective. Toutefois, et en l’absence de cette analyse, je me permets de soulever une remarque sur l’expérience groupale. Comment se fait-il que des personnes se rencontrent pour le plaisir et que cela se termine au bout de quelques mois par l’éclatement total du groupe ? En effectuant son étude, Aziz a fait circuler un questionnaire sur le problème. Seulement deux ou trois ont répondu. Il en résulte trois facteurs qui expliquent la dissolution de facto du groupe : le problème d’argent qui n’est pas du tout évoqué dans le texte du journal, le facteur libidinal qui s’est manifesté sous forme de disputes et enfin la question des différences idéologiques et là aussi non évoquées dans l’écrit. Il y a eu tout au long de l’expérience une envie de fusion du groupe. Cela est très explicite dans le texte, dans lequel on ne peut lire que des bonnes intentions et des bons sentiments. Certains membres du groupe ont disparu, d’autres ont maintenu le lien avec les séminaires et les irrAIductibles et enfin, une seule, voire deux, ont tenté de jouer le rôle du saboteur au sein du collectif, exprimant ainsi un paradoxe flagrant entre ce qu’elles ont écrit dans le journal et leurs actes par la suite.
Pour l’ensemble du groupe, le journal semble être rentré dans l’oubli, mais pour ceux qui sont convaincus de l’importance et de l’utilité du diarisme, ce journal reste original et demeure un outil d’analyse de la vie d’un groupe, bien qu’elle soit de courte durée.
[1] Aziz Kharouni, Le Journal de bistrot, in. Les irrAIductibles, n° 3, Juin - Juillet, 2003.
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